Sorcières, qui êtes-vous ?

J’ai toujours été fascinée par les sorcières et, en particulier, par la force qu’elles dégagent au-delà du clivage bien/mal. En cette période d’Halloween, j’ai donc décidé de vous parler de ces sorcières, personnages craints ou admirés dont l’histoire me semble fortement liée à celle du statut de la femme et de la féminité à travers les âges.



Ce post n’est que le fruit d’une réflexion qui a mûri en moi suite à diverses lectures littéraires ou historiques sur le sujet. Des lectures où les sorcières étaient avant tout des femmes indépendantes qui devaient survivre dans un monde particulièrement hostile. Mais aussi des lectures où les sorcières appartiennent davantage à un monde fantastique issu d’un imaginaire collectif foisonnant de rêves magiques ou de cauchemars effrayants.


1) La sorcière, un simple personnage mythologique ?



Circé et Ulysse, vase grec

Si les premiers hommes semblent associer la femme-sorcière à la déesse Mère, source de toute vie, la littérature antique, quant à elle, nous offre une image de la sorcière plutôt mi fée, mi déesse. La sorcière ou magicienne est alors la détentrice de pouvoirs divins qu’elle peut utiliser telle une chamane pour prédire l’avenir, enchanter les hommes, leur apporter ce qu’ils désirent ou alors pour assouvir ses propres désirs, punir ou détruire ceux qui s’opposent à elle. C’est une séductrice puissante et elle ne peut être qu’humaine…elle est forcément née d’une union divine (telle Circé, fille d’Hélios et de l’Océanide Perséis, qui attira et transforma les compagnons d’Ulysse en porcs grâce à un breuvage de sa fabrication).

Mais, en parallèle, dans la société antique, la femme était soumise et considérée comme faible d’esprit. La gente masculine étant supérieure à elle, son rôle se limitait à procréer et entretenir le logis familial. Alors qu’elle ne bénéficiait d’aucun droit et ne pouvait se déplacer seule, la femme était cependant considérée comme la gardienne du foyer et dirigeait esclaves et servants, ce qui lui valait un certain respect non négligeable, dans une société phallocrate, misogyne et patriarcale.


On peut donc se demander pourquoi les sorcières de la mythologie étaient à l’opposé de ce statut de la femme dans la société. Que représentaient-elles ?




Ces sorcières étaient indépendantes, bénéficiaient de pouvoirs de séduction sans pareil et avaient des connaissances que les autres femmes ne possédaient pas. Or dans la société grecque puis romaine, certaines femmes se rapprochent de cette description : les courtisanes. Ces dernières, esclaves ou affranchies la plupart du temps, procuraient aux hommes le plaisir qui n’était pas admis officiellement au sein du foyer (puisque la femme légitime est celle qui procrée et prend soin du foyer), mais toléré en dehors. Les courtisanes ont une liberté que les femmes légitimes n’ont pas : elles participent aux fêtes, peuvent aller dans les lieux réservés habituellement aux hommes, se vêtir comme bon lui semble, choisir ses amants… Les courtisanes savent aussi danser, réciter de la poésie, des atouts pour séduire ! Comment ne pas voir en elles ces magiciennes ensorcelantes de la mythologie, magnifiées ?


2) De la magicienne à la sorcière maléfique


Au début du Moyen-Âge, les « sorcières » sont surtout des guérisseuses et des sages-femmes qui connaissaient le pouvoir des plantes médicinales capables de soigner comme de tuer. Elles étaient reconnues comme médecins et beaucoup leur faisaient confiance. Leur savoir était transmis oralement et côtoyait la culture savante comme la religieuse.

Puis avec les invasions barbares et l’arrivée du christianisme, la spiritualité a pris le devant de la scène. Les guérisseuses ont petit à petit été mises au ban de la société, considérée comme folles.



L’Eglise catholique devient alors dominante et sous son influence, le regard sur les femmes et les sorcières change à nouveau, mais pas en bien… Le statut de la femme se dégrade encore. La méfiance s’accentue, s’amplifie jusqu’à devenir irrationnelle, mais bien réelle malheureusement. Le corps de la femme, cet être dit faible depuis des siècles, devient le synonyme de la tentation du diable, encore plus si elle possède des connaissances mystérieuses pour la majorité de la population, qu’elle ne peut avoir obtenu que par un pacte avec le démon…





Dans la littérature, la fée Morgane était dans un premier temps une magicienne guérisseuse qui prenait soin des chevaliers et de son frère, le roi Arthur…mais son image changera progressivement à travers les légendes et le temps pour devenir une sorcière toujours séduisante mais de plus en plus maléfique.






Le mythe de la sorcière démoniaque s’amplifie jusqu’à devenir réel aux yeux du monde. Un monde qui doit faire face, dès la fin du Moyen-Âge, à de nombreuses catastrophes : pestes, famines, inondations, guerres… Autant d’épreuves qui ne pouvaient qu’être l’œuvre du Diable dont la femme était censée être l’intermédiaire. Je vous laisse imaginer la porte qui ainsi s’est ouverte sur le futur massacre de nombreuses femmes dites « sorcières » !


3) La chasse aux sorcières est ouverte


Sorcière en Suisse

Alors que la Renaissance pointe son nez avec l’apparition de l’Humanisme, les procès en sorcellerie se multiplient. Du XVème au XVIIéme siècle, la chasse aux sorcières est à son apogée. L’état reprend les méthodes développées par l’église pour lutter contre les hérétiques (tous ceux qui ne reconnaissent pas son dogme : la divinité du Christ) : un interrogatoire poussé, sous torture souvent…


La majorité des médecins, par leur silence et par soif de pouvoir, participe à cette chasse : ils gardent ainsi une maîtrise sur le savoir médical et les femmes, associées à « un corps vulnérable ouvert aux maléfices du diable ». Sans doute craignent-ils aussi d’être assimilés à des complices de ses dites sorcières.

Les insuffisances de la médecine, le mystère des maladies faisant des ravages dans la population forment une faille dans laquelle les croyances en une sorcellerie maléfique n’a plus qu’à se faufiler.


De plus, les femmes guérisseuses détiennent des savoirs ancestraux que les théologiens de la Renaissance ne reconnaissent pas car contraires aux fondements de la science et du savoir qu’ils sont en train d’établir. Elles ont alors été persécutées car leurs pratiques étaient qualifiées de magiques et donc loin de la religion et proche du Malin. Les sorcières sont des boucs émissaires tout trouvés, et aucune femme n’est alors à l’abri d’être accusée de sorcellerie : des cheveux roussis par les enfers, une tâche de naissance, des points de beauté en nombre, une cicatrice, un proche mort subitement, un refus d’obtempérer, une querelle, l'absence d'enfant dans le foyer, veuvage, célibataire… tout est prétexte à accusation !



Si des révoltes paysannes éclatent, elles sont aussitôt targuées de réunions sataniques, le fameux sabbat des sorcières. Ainsi toute résistance, toute révolte est tuée dès sa survenue.


Francisco de Goya, Witches' Sabbath

Il faudra attendre des années avant de sortir de cette folle chasse qui aura fait des milliers de victimes innocentes…torturées, brûlées vives ou écartelées en public. Des sorcières, des femmes riches de connaissances, des femmes indépendantes, des femmes malades parfois, ou tout simplement des femmes au mauvais endroit au mauvais moment !


4) Et de nos jours ? Des sorcières modernes ?


Le développement de la médecine, une meilleure connaissance du corps humain, le siècle des Lumières, la révolution française, le développement industriel ont permis d’atténuer progressivement ce « besoin » de chasser les sorcières. La sorcellerie bascule dans le fantasme, dans un monde magique sortis de nos imaginaires et n’appartient plus, pour la plupart d’entre nous, à une réalité, tout du moins, pas en tant que personnage diabolique réel. Et tant mieux !



La sorcière est désormais un personnage imaginaire tantôt bonne, tantôt mauvaise et redevient même une magicienne protectrice et charmeuse dans nombre d’ouvrages littéraires ou cinématographiques. Et puis même si elle peut être Maléfique, elle reste un personnage irréel, non ?

Par ailleurs, ne cherchons-nous pas de plus en plus à nous rapprocher de la nature, à retrouver les savoirs de nos ancêtres guérisseuses, ces savoirs reconnus enfin comme une médecine réelle ? Naturopathes et herboristes, magnétiseuses, n'en sont-ils pas les héritiers ? Les sorcières modernes sont-elles les nouvelles gardiennes de notre Terre et des savoirs qu'elle nous transmet ?


La femme s’est émancipée, a accédé aux mêmes connaissances que les hommes, a obtenu des droits et même s’il reste beaucoup à faire pour améliorer l’égalité homme/femme, son statut dans notre pays s’est grandement amélioré. Pour rien au monde nous n’aimerions perdre nos acquis. C’est pourquoi certaines d’entre nous utilisent aujourd'hui l’image de la sorcière comme femme indépendante et forte pour continuer à les défendre, à combattre les idées qui pourraient remettre en cause notre statut actuel, pour apporter cet espoir à celles qui ne l’ont pas encore acquis ou à qui on le vole !



Conclusion


Les sorcières, les femmes et leurs combats au cours des siècles n'ont pas fini de me fasciner...il y aurait tant à dire encore. N'avons nous pas, chacune, reçu une part de sorcière en héritage, une force indéfinissable, comme un trésor à préserver pour pouvoir le transmettre à notre tour ?


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