Quatre accoudoirs pour une vie

Texte écrit pour l'atelier d'écriture Mil et une à partir de la photo d'une création de Bert Loeschner


Bert Loeschner est un artiste et designer qui transforme les traditionnelles chaises de jardin (monobloc) en véritables œuvres imprégnées d'émotions, parfois avec beaucoup d'humour comme vous pourrez le découvrir sur son site, en un p'tit clic sur son nom ou sur l'image.


Il définit la démarche de son projet Monobloc ainsi :


«Le contraste entre le design et la popularité de cette chaise conduit à s'interroger sur la valeur de l'innovation, de l'esthétique et de la fonctionnalité dans notre façon de consommer. La fonction d'une chaise est bien plus que de s'asseoir. Il existe aussi pour représenter, présenter, communiquer, protéger, assister, confiner et ainsi de suite… »





Voici donc l'écrit que cette image m'a inspiré :


Quatre accoudoirs pour une vie


Te rappelles-tu ce jour où ensemble nous avons quitté notre cocon commercial ? Nous craignions d’être séparées. Idée insupportable pour nous qui étions côté à côte depuis notre sortie d’usine.


Chaque jour nous imaginions une vie idéale à l’extérieur, tantôt avec un vieil homme à la barbe argentée qui aurait passé sa journée assis entre nos accoudoirs à écrire des poèmes pour sa bien-aimée, tantôt avec une jeune fille à la chevelure ébouriffée qui nous aurait installée sous un tilleul majestueux pour y lire des romans policiers ou peut-être plus coquins à l’abri des regards…


Blanches comme neige, bien droites sur nos pieds, nous attendions d’être adoptées par l’un de ces clients qui arpentaient les allées, parfois sans un regard, parfois nous soulevant pour nous reposer finalement au profit de nos voisines plus colorées.


Un samedi de mai, un jeune couple nous a emportées toutes deux.

C’était si émoustillant d’enfin quitter ce lieu sans soleil ni lune, de partir à l’aventure. Et je ne cache pas, que d’être empilée avec toi, fut très agréable…


Lise et Bastien, tout juste mariés, venaient d’acheter une petite maison en bord de rivière.

Ils nous ont installées sous une jolie pergola entourée de splendides rosiers rouges et jaunes. Il y trônait aussi, sur une petite table basse, un alambic en cuivre hérité du père de Lise. Les oiseaux venaient souvent gazouiller sur les érables majestueux qui bordaient le cours d’eau à l’arrière du jardin. Quelle chance nous avons eu d’être adoptées par ces êtres charmants !


Te souviens-tu aussi de ce printemps où la nature s’est déchaînée ?

La rivière était sortie de son lit et avait failli nous engloutir … Heureusement, seuls nos pieds ont été couverts de boue. Bastien avait alors décidé de déplacer la pergola un peu plus haut sur le terrain. Il en avait profité pour la repeindre et l’élargir…la famille s’était agrandie.


Lou était né, puis son frère Charly.

Oh, ils nous en ont fait voir de toutes les couleurs ces deux-là ! Des tâches de peinture aux traces de doigts grasses, … tantôt nous étions des bateaux pirates, tantôt des refuges pour échapper au loup, quand nous n’étions pas leur refuge pour pleurer en secret loin des regards.


Lise venait quant à elle souvent se poser sur moi pour lire au calme ou simplement respirer l’air frais loin du tumulte de la journée. Bastien te préférait et fumait sa cigarette du soir appuyé sur tes accoudoirs. Parfois il tentait de capturer des images des oiseaux qui venaient picorer les restes du repas pris au grand air. Il pouvait alors rester des heures immobiles pour ne pas les effrayer.


Oh; tout n’a pas toujours été facile, il y eut des coups de vent violents qui nous emportaient au-delà de la pergola, le froid de l’hiver dans le cabanon où nous étions entreposées, serrées l’une contre l’autre pour ne pas geler. Il y eut des disputes entre Lise et Bastien, entre les enfants, et aussi des drames comme ce jour où Charly mourut d’un cancer à l’âge de 20 ans.


Bastien de colère nous avait jetés dans l’herbe, j’avais cru me briser en mille morceaux…Lise étaient restée seule sous la pergola pendant des heures, des jours où plus rien ne l’intéressait. Il avait fallu la rage de vivre et la folie douce de Lou, le courage et l’amour infini de Bastien pour qu’elle retrouve le sourire. Bastien aussi avait souffert, évidemment, il avait vieilli d’un coup. Et ne cessait depuis, au contraire de Lise, de s’activer : il clouait, peignait, creusait…tous les travaux possibles et inimaginables il les faisait pour occuper son esprit et tenir le coup pour celles qui étaient toujours là auprès de lui.


Nous avons partagé silencieusement avec eux tant de rires, de pleurs aussi, de tendresse ou d’éclats de voix.


Aujourd’hui ils ne sont plus là, Lou a hérité de la maison de ses parents.

Elle n’a pas pu se séparer de nous. Elle se souvenait du temps passé sous la pergola tous ensemble. Elle est devenue une artiste reconnue tout en ayant réussi des études d’ingénieur. Elle a du talent cette petite ! Elle a fait construire une belle véranda où elle peut profiter de la lumière du matin pour créer des œuvres pleines de ses émotions passées et présentes. Et plutôt que se débarrasser de nos pauvres carcasses elle a enlacé nos accoudoirs cassés, nous a recouvert d’une fraîche peinture blanche, et ainsi nous a offert une nouvelle vie au cœur de son atelier.


Une vie à jamais l’une avec l’autre.


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Lucie