Liquéfaction ou récit d'un voyage au delà de soi

Départ


Posée là, tel un bonhomme de neige abandonné aux rayons éclatants de l'astre suprême, je sue à grosses gouttelettes...Mon tee-shirt blanc s'imbibe de cette humidité et se plaque à ma poitrine telle une peau de serpent prête à muer. Mes longs cheveux fins ressemblent de plus en plus à des algues échoués sur la plage...sans le sable, sans la mer. Je devrais chercher une ombre salvatrice. Mes jambes aussi flasques que des nouilles bien cuites, je reste pourtant allongée sur l'herbe encore verte...verte ?Plus pour très longtemps si la chaleur saharienne perdure !

Au bout de quelques heures exposée ainsi à l'ardeur piquante d'Helios, je fonds et me liquéfie, mon essence même s'infiltre dans les profondeurs de notre Terre. Mon corps n'existe plus, je ne suis que gouttelettes ruisselant vers des lacs souterrains inconnus où la fraîcheur des âmes perdues m'enveloppent, m'offrant leurs connaissances ancestrales. Je me laisse porter par le flot de leurs chants et la douceur des vagues de leurs caresses fantômatiques...

 

Voyage sous-terrain


Emportée dans les méandres sombres d'une rivière située mille pieds sous terre, seule la lumière brumeuse des ombres de ces esprits qui me suivent m'apporte le réconfort dont j'ai besoin pour poursuivre le voyage et ne pas sombrer dans un tourbillon profond. Elle m'enveloppe d'un cocon protecteur empli d'un savoir dont j'ignorais l'existence jusqu'à présent. Des voix pénètrent mon cœur pour y déposer les racines de ma vie, une vie que je pensais sans valeur, une vie que je croyais ne pas mériter. Elles font de moi la gardienne d'un savoir plésiomorphe oublié de notre monde.

Je sens couler en moi un sang neuf, aussi clair que l'eau de roche qui me transporte en ce moment privilégié. Une sérénité bienvenue m'emplit alors et mon corps ne fait plus qu'un avec le lac émeraude où le cours d'eau tumultueux m'a déposée au bout d un temps indéfini. Le silence envahit l espace autour de moi...Un silence qui respire au rythme des quelques gouttes qui se déversent des parois luisantes pour s'unir à leurs égales.

Je savoure cet instant de communion, je ne suis pas seule, je suis une multitude. Une multitude qui résonne des secrets de notre Terre mère, cumulés à travers les siècles, à travers le temps. Des secrets qui se révèlent enfin à moi pour que je me souvienne d'où je viens, pour que je sache qui je suis parmi les autres...

Je ne suis pourtant pas encore prête à quitter ce monde cristallin. Une part de moi ne veut pas revenir en surface, elle s'accroche à un poids invisible. Une peur perfide et écrasante me tord à nouveau les entrailles. Je ne comprends pas pourquoi elle réapparaît en ce moment si délicieux.

Un violent courant m'entraîne soudain au-delà de la cavité souterraine, au-delà des profondeurs et de leur fraîcheur revigorante...

 

Résurgence


Happée sans aucun moyen de résister par une force invisible, mon être lymphatique chute irrémédiablement. Une lumière éclatante m'éblouit et mes yeux apeurés se ferment sur un torrent d écume. Le choc est violent et me brise en mille gouttelettes !

Après un instant pendant lequel ma conscience semble s'être éteinte, je sens une chaleur nouvelle m'effleurer. Pas la chaleur écrasante et étouffante qui m avait littéralement fluidifiée, mais une chaleur douce comme celle d'une mère qui enlace son enfant pour le rassurer.

Mes pensées s'égarent alors vers celle qui a toujours été à mes côtés dans l'autre monde...avant qu'elle ne se noie dans un temps voilé de mystères, un temps qui n'en est plus un. Une pointe de tristesse envahit mon âme qui pourtant n'a plus peur. Elle est là, je le sens, telle un ange protecteur. Il me faut réunir mes esprits pour remonter à la surface du ruisseau dans lequel je suis tombée.

L ombre offerte par les arbres longeant la rive, les gazouillis des oiseaux qui s'y cachent, m'offrent un tableau bucolique agréable et apaisant. J'aperçois en haut d'une falaise rocheuse, la cavité d'où j'ai chuté.

Une chute, une source...qui me murmure d oser avancer désormais en plein jour, sans me terrer loin des regards.

Je sens mon cœur se gonfler et lâche les dernières pierres auxquelles je m'accrochais. Je n'en ai plus besoin, je me laisse aller au courant lent du ruisseau chantant...

 

Reviviscence


Portée par le lent mouvement du petit cours d'eau qui m'a recueillie, je prends le temps d'observer le paysage qui s'offre à moi. Tout semble calme, pourtant une énergie formidable rayonne dans chaque parcelle de nature que mon âme fluide explore. Une sensibilité exacerbée sillonne mon être. Comme si toutes les cellules qui me composent cherchaient à communiquer avec les éléments naturels, à se connecter avec eux pour se charger de la vitalité qui en émane. Une toile de fils translucides et plus fins encore que ceux tissés par les araignées se révèle petit à petit à mes yeux émerveillés. A travers chacun de ces filaments, circulent une force insoupçonnée qui maintient un équilibre si fragile pourtant. Je suis reliée à ce système moi aussi. Les fils semblent vivants, se déplaçant d'un élément à un autre selon des règles que je ne comprends pas encore. Peut-être apportent ils une sève vitale à chaque partie d'un tout immense auquel j'appartiendrais donc ? Je pourrais alors communiquer avec le moindre insecte, le moindre végétal et même les minéraux qui m'entourent ? Tout un univers se dévoile à moi...J'ai soif. Soif de cette vie et des horizons qu'elle m'ouvre. Il y a tant à découvrir, tant à apprendre au contact de la Nature, de notre propre nature...Comment ai-je pu être aveugle aussi longtemps ? Ma liquéfaction s'avère être une reviviscence plutôt qu'une déchéance. Je croyais sombrer sans retour possible, et voilà que je me confronte à l'essence même de toute vie, aux liens dissimulés à nos yeux civilisés entre son propre être profond, intime et la vie qui jaillit partout à chaque instant.

Mon voyage se poursuit, reconnaissante à Gaia, pour ce cadeau qu'elle me fait. Celui de m'avoir donné une sensibilité apte à percevoir ce que d'autres ignoreront peut-être toujours...

 

Barrage


Le temps s'écoule sans se soucier du monde qu il gouverne, il poursuit sa route indéfectiblement... et je poursuis la mienne sans me soucier du temps qui passe, il n a plus de prise sur mon esprit. En connexion avec tous les éléments de ma dimension liquide, je ne remarque pas que le ruisseau qui me porte a été rejoint par des rus venus des monts au travers desquels il serpente. De méandres en méandres, de confluence en confluence, il a pris une ampleur considérable pour le plus grand plaisir des poissons et crevettes d eau douce qui sillonnent ses eaux. J'admire toute cette activité aquatique, comme lorsque je pénétrais en secret dans le grenier de mes grands- parents et y découvrais les trésors accumulés au fil de leur vie. Je me sens grandie moi aussi, empli de cette nouvelle expérience.

Lorsque je remonte mes pensées à la surface du cours d'eau devenu fleuve, les milliards de gouttelettes accumulés depuis le début de ma liquéfaction semblent ralentir... Elles sont de plus en plus immobiles, et s'entassent face à un immense mur gris qui barre l'horizon. Par moment, certaines sont happées dans un tourbillon puissant et disparaissent. Un barrage. Cette construction monumentale empêche le fleuve de poursuivre son rythme comme bon lui semble.

Une angoisse sournoise s'insinue dans mon cœur. Si je suis à mon tour aspirée, serai-je assez forte pour supporter la pression ? Je n'ai pas envie d être pulvérisée. Mais je ne peux retourner en arrière. Alors que faire ? Nager sur place et me contenter de mes dernières découvertes, ou tenter de franchir cet obstacle avec courage -au risque d y perdre quelques gouttes- et affronter la suite du parcours ?

Le lac formé au pied du barrage bouillonne d'énergie, une énergie retenue. Je me sens oppressée désormais, à l étroit au milieu des éléments dont l'immobilité génèrent un trop plein d'ondes perdues qui se fracassent les unes contre les autres, privées de leur liberté. Je dois quitter cet espace. Je m approche des vannes qui me mèneront au delà du mur...

 

Transition


Dès que les vannes du barrage ouvrent leurs gueules assoiffées, je suis avalée dans une obscurité tonitruante sans aucun repère auquel m'accrocher. Je commence à regretter ma décision... mon corps liquide chute à une vitesse vertigineuse. J'ai peur. Un bouillonnement oppressant m'assaille. Tout, autour de moi, s'emplit des douleurs passées qui ne peuvent plus être retenues. Leurs cris assourdissants s'échappent de chaque parcelle de vie qui me compose. J'ai mal. Je perds le contrôle, écrasée par tant de reviviscences douloureuses. J'avais enfoui si loin dans ma mémoire ces souvenirs pour les oublier. Je finis par exploser d'une colère trop longtemps dissimulée. Mon âme liquéfiée se disperse avec puissance contre les pales des turbines qui tournent à toute allure. Ma conscience s'éteint alors, vidée de toute son énergie. Je sombre vers les profondeurs...

Lorsque je reprends connaissance, le bruit lointain des turbines du barrage vient me rappeler ce qui m'a entraînée vers le fond du fleuve. Je suis couverte de vase boueuse, j'ai l'impression de n'être qu'une ombre broyée par ce passé qui a refait surface lors du passage à travers cet immense bloc de ciment. Je me laisse aller, apathique, je n'ai plus de force. Peu importe où le fleuve m'emportera...peu importe du moment que c'est loin.

Un long temps après, des sensations étranges picotent mon esprit. Elles se glissent en moi telles des voiles sur l'étendue azur des mers, provoquant de douces vagues successives. Ces ondulations me sortent du semi-coma dans lequel je m'étais refugiée. Un refuge éphémère mais nécessaire semble-t-il pour laisser derrière moi les souffrances du passé. Cette colère sourde qui me rongeait de l'intérieur s'est libérée pour me donner la force de franchir cet obstacle qui me paraissait insurmontable. Je le sais maintenant. L'adynamie dans laquelle j'ai été plongée ensuite m'a permis de rassembler chacun de mes éléments, de me reconstruire lentement, plus légère, plus sûre de ma force intérieure. La nature est ainsi faite que le remède à nos maux se trouve souvent tout proche de leur cause. Les coteaux les plus fertiles ne se trouvent-ils pas au pied des volcans ravageurs ? L'ortie urticante à proximité du plantin? Ainsi ce qui m'avait autrefois détruite, participait aujourd'hui à ma renaissance...parce que je l'avais enfin affronté.

J'avançais.

Je me rends alors compte que je suis au milieu d'une vaste étendue d'eau dont les limites ne sont pas visibles : l'océan ! Un océan de possibilités, d'horizons variés s'ouvrent à mon esprit. J admire le lever de soleil dont les rayons chatoyants me réchauffent.

Mais mon voyage n' est pas achevé. Il me reste encore à apprendre puisque je suis toujours là. !

 

Désillusion


Le sourire qui se dessinait sur mon visage fluide à mon arrivée dans l'océan ne fut hélas qu'éphémère... La colère des éléments me rattrapa vite, me plongeant dans un trouble profond. Le vent froid fouettait les vagues qui s'élevaient de plus en plus menaçantes au dessus de la surface écumante. L'horizon disparut derrière un rideau de pluie battante. Des frissons parcoururent alors tout mon être au point que même mon corps terrestre laissé sur l'herbe grasse d'une prairie trembla.

Je reconnus cette colère, celle qui bouillonne à l'intérieur sans se montrer. Cette colère que j ai si souvent étouffée derrière un sourire pour ne pas provoquer celles des autres. Cette colère qui devient tempête, grandit faute de s'exprimer. Elle est de nouveau là. Elle m'a rattrapée jusqu'ici. Jusque dans cet océan que je croyais aussi calme que l'eau qui ruisselle dans les jardins zens.

Une fois de plus, je me suis voilée la face. Je dois désormais affronter cet ouragan qui me submerge sinon je sombrerai dans une abysse indéfinissable. Il me faut faire un choix pour que cette colère sourde disparaisse. Je le sais. Oui, je le sais depuis mon départ. Ce voyage, je l'ai décidé pour comprendre, me comprendre, savoir comment j'en suis arrivée là aujourd'hui. Face à une telle tempête émotionnelle.

Je l'avais enfouie si profond pour ne pas la voir tout au long de ce voyage intérieur que je l'avais presque oubliée. Elle m'apparaît maintenant encore plus violemment, prête à m'engloutir dans ses entrailles. Je me sens perdue. Je ne sais que faire, je suis tétanisée, je n'arrive pas à exprimer mon choix, je reste colère. La tempête s'empare de moi, elle est moi, je suis elle. J'ai peur... Je hurle, prête à jeter ma fureur écumante sur tout ce qui s'approcherait de trop près... Je finis par m'écraser contre les rochers d'une côte sauvage dans un panache tonitruant. Et m'écroule sur le sable en pleine nuit...

 

Le retour


Échouée sur le sable, inconsciente depuis un temps incertain, mon âme d'eau semble se reposer, épuisée après ce combat contre les éléments qui la tourmentaient. Les rayons du soleil viennent caresser ses contours et d'infimes gouttelettes se détachent d'elle les unes après les autres jusqu'à ce que la plage retrouve son aspect immaculé. Mon âme d'eau se mêle au vent doux et chaleureux qui l'entraîne au loin. Je n ai plus peur. Je me sens sereine, légère...libre ! Mon âme danse, virevolte dans l'atmosphère comme si elle avait retrouvé ses ailes perdues depuis trop longtemps Elle décide alors de suivre sa propre voie sans se soucier des courants d'air qui l'entourent.

Libre. Elle survole l'océan dont les vagues produisent une musique apaisante désormais. Libre. Elle sillonne les prés couverts de fleurs dont le parfum l'enivre davantage encore. Libre. Elle glisse entre les feuilles des arbres qui longent la rivière où elle se laissait porter auparavant.

Elle s'arrête un instant au dessus du barrage qu'elle a franchi avec courage autrefois. Une force nouvelle l'emplit. Son parcours, aussi difficile fut-il, lui avait été bénéfique. Elle se gonfle aussitôt d'un bonheur sans pareil. Celui de la fierté. Oh, pas une fierté désobligeante, non ! Mais cette fierté ressentie après des épreuves franchies avec réussite alors qu'on croyait cela impossible. Ce sentiment d'avoir affronté ce qui devait l'être, et d'en sortir plus fort et plein d'une vie riche d'expériences. Je me sens enfin vivante et libre. Il est temps de revenir. Mon esprit devenu aérien se dirige alors vers les montagnes, au pied de la source où repose toujours mon corps. Allongé sur l'herbe tendre, il attend. Il m'attend. Alors mon âme pleure, heureuse de retrouver son être. Une pluie fine l'accompagne telle les notes d'une harpe, déposant chacune de ses larmes délicatement sur mes yeux clos, sur mes lèvres sèches, sur ma peau si sensible, sur tous mes membres engourdis, qui sous son effet rafraîchissant retrouvent leur vitalité oubliée. J'ouvre doucement les yeux, le sourire aux lèvres et après m'être levée, je me mets à danser sous la pluie, virevoltant de joie, me moquant bien d être trempée. J'ai réussi à voir qui j étais vraiment grâce à ce voyage. Je suis heureuse. Je peux enfin être moi, toute entière, prête à vivre sans regret, sans culpabilité,... Prête à être celle que la vie a forgée, à faire face à la vie telle qu elle est... à accepter de continuer à suivre un chemin. Le chemin que je choisirai librement avec confiance. J'en ai enfin la certitude. Ce sera forcément le bon, car quoiqu'il advienne, j'arriverai au bout plus forte encore. FIN


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