Blanche, épisode 6

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L’hiver avait été rude. Les nouvelles du front n’étaient pas très bonnes, de nombreuses troupes étaient dans la Somme et surtout dans la région de Verdun où les combats faisaient rage. Les journaux vantaient la résistance des armées alliés et promettaient une victoire proche en ce printemps 1916…mais tous savaient ce que signifiait « proche »… Personne n’y croyait vraiment, même si on gardait espoir au fond de soi. L’ambiance générale était morose…Tant de maris, de fils, de frères morts pour la France, ou portés disparus. Tant d’épouses, de mères, de sœurs, d’orphelins de père pleuraient en silence les êtres chers partis se battre pour la patrie et qui n’étaient jamais revenus. On voyait aussi des hommes défigurés, ou à qui il manquait un ou plusieurs membres…Beaucoup n’avaient plus goût à rien.


C’était le cas du mari d’Iris, l’amie de Blanche. Il était revenu fin mars, libéré de ses obligations militaires…la moitié de son visage avait été brûlée et sa jambe droite avait été arrachée pendant un assaut sur le champ de bataille en Lorraine. L’obus aurait pu le tuer…il ne devait la vie qu’à un de ses camarades qui l’avait vu agonisant et avait réussi à le traîner jusqu’à une tranchée française. Les soldats l’avaient tant bien que mal transporté sur un brancard jusqu’au premier poste de secours. Puis après les premiers soins, il avait été pris en charge par la Croix-Rouge jusqu’à l’hôpital à l’arrière du front. Les chirurgiens avaient fait des miracles en le sauvant, mais il n’était plus le même…


Il était vivant, mais ne vivait plus. Quand Nicolas l’avait vu à son retour, il était parti se cacher en criant que ce n’était pas son papa. Iris avait retenu ses larmes, une fois de plus elle s’était montrée forte et l’avait serré dans ses bras. Il était là, c’était l’essentiel. Elle continuerait son travail à l’usine, et ferait des ménages dans les belles demeures pour subvenir à leurs besoins à tous les trois.

Quant à son mari, Jules, il ne supportait pas la situation. D’horribles cauchemars le tiraient régulièrement de son sommeil. Il ne sortait pas, ne supportant pas les regards sur son visage de monstre, visage que lui-même n’arrivait pas à regarder dans un miroir. Il était acariâtre envers tout le monde et aurait préféré mourir que de vivre ainsi. Il avait pensé un jour passer par-dessus la balustrade du petit balcon pour en finir… mais Nicolas était arrivé avec Blanche. Et il s’était effondré en larmes. C’est ce jour-là que Nicolas avait compris que derrière cette gueule cassée, son papa était bien là. Il s’était approché de lui et s’était blotti dans ses bras. Blanche s’était alors éclipsée discrètement. Quand Iris était rentrée de sa journée de travail, elle avait trouvé Jules en train de rire avec leur fils. Son cœur s’emplit alors d’espoir et d’un amour retrouvé.

Iris mettait toute son ardeur et sa tendresse pour que son mari retrouve l’envie de vivre, la force d’affronter l’extérieur et retrouve sa fierté d’antan. Blanche était là aussi pour les soutenir et les aider. Elle emmenait souvent Nicolas dans le parc pour le distraire, et lui offrait des livres qu’il commençait à lire tout seul. Il était heureux d’avoir retrouvé son papa, et, désormais, le voyait comme avant. Il lui montrait ses devoirs, lui racontait ses découvertes, essayait de le faire rire en imitant le maître au tableau… Alors une moitié de visage lui souriait et Nicolas serrait fort son père dans ses bras.


Une nouvelle année s’écoula avec son nouveau lot de télégrammes ou de lettres annonçant de tristes nouvelles...Blanche continuait ses tournées et était devenue la marraine de jeunes soldats à qui elle écrivait régulièrement pour les soutenir, et aussi dans l’espoir qu’un jour l’un d’eux lui parle de Paul…un espoir bien futile. Ils étaient si nombreux ces soldats jetés en pâture dans cette guerre interminable ! Mais Blanche avait ainsi l’impression d’être aux côtés de celui qu’elle ne pouvait oublié et dont personne n’avait de nouvelles. Certains de ses collègues avaient tenté de la séduire, mais aucun n'avait réussi à effacer de sa mémoire cette promesse faite en 1914 à Paul, celui qui tenait toujours une place unique en son cœur. Elle les avait repoussés un par un, malgré les incitations de sa tante et de ses amies qui craignaient qu'elle ne finisse vieille fille à force d'attendre un fantôme ! Blanche se sentait souvent seule avec ce sentiment persistant que Paul lui reviendrait un jour, qu'il était toujours en vie ! Seule son amie Iris, sa confidente, arrivait à la réconforter et l'encourageait dans ses démarches pour retrouver trace de l'homme qu'elle aimait plus que tout.


Quant à Jules, grâce à l’aide des médecins et de sa famille, il avait retrouvé son courage et un peu de sa joie de vivre, même si les cauchemars persistaient. En ce début d’été 1917, Blanche parla à ses amis d’une dame venue d’Amérique qui s’occupait de redonner un vrai visage aux gueules cassées comme lui. Elle s’appelait Anna Coleman Ladd et avec l’aide de la Croix Rouge américaine, elle avait ouvert un atelier à Paris. Elle faisait des miracles disaient les gens qu’elle croisait lors de sa tournée. Iris incita son mari à se rendre à l’atelier. Jules accepta. Il espérait que cette femme pourrait lui apporter ce qu’il lui manquait le plus : un visage humain, un visage que son deuxième enfant attendu pour septembre pourrait connaître au lieu de ces traits monstrueux, que les flammes avaient violemment forgés sur lui. Il en avait alors parlé avec le chirurgien qui l’avait encore opéré quelques mois plus tôt pour enlever de minuscules débris restés dans sa chair et avait opéré une greffe de peau sur son visage. Celui-ci lui avait alors fourni un courrier adressé à la Croix Rouge pour lui permettre de bénéficier des soins de cette artiste américaine.

L’équipe d’Anna Coleman fut très prévenante avec lui et un autre soldat qui, comme lui, était venu le cœur plein d’espoir. Son visage était aussi meurtri que celui de Jules : une partie de son visage n'existait plus,. Il le cachait à l'aide d'un bandeau noir. Tout juste sorti de l’hôpital militaire, cet homme était surnommé Le Bottet …



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Lucie