Blanche épisode 5 : un refuge inespéré

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Depuis plusieurs jours, Paul et le Bottet avaient marché à travers les bois, en évitant les villages occupés par les Allemands qui avaient gagné du terrain. Ils n’avaient pas réussi à rejoindre les tranchées françaises. Très vite ils s’étaient rendu compte qu’ils étaient encerclés par les troupes ennemis. Ils se terraient le jour dans les cratères laissés par les obus et recouverts de branchages, et se déplaçaient de nuit. La faim les tiraillait et les blessures de Paul lui faisaient terriblement mal. Ils avaient fini par se réfugier dans une vieille grange sans trop savoir où ils se trouvaient exactement.

La fièvre ne quittait plus Paul, il délirait de plus en plus…et Le Bottet ne savait pas comment lui venir en aide, il n’avait plus de médicaments, et lui-même faiblissait à vue d’œil.

Tout deux savaient que la mort rôdait autour d’eux. Quel choix avait-il ? Mourir dans cette grange ? Se rendre au village le plus proche pour trouver un médecin au risque de tomber sur l’ennemi ? Et comment transporter Paul dans son état ?

La réponse arriva au petit matin d’un jour grisâtre : des bruits de pas et de hennissements réveillèrent Le Bottet. Paul ne réagissait pas à ses alertes. Le Bottet s’empara d’une fourche et se dissimula tant bien que mal derrière la seule entrée possible, prêt à bondir malgré sa faiblesse évidente. Alors que la porte commençait à s’ouvrir, il sentit comme un marteau lui cogner les tempes, sa vue se voila et il perdit connaissance…Il avait surestimé les dernières forces qui lui restaient.


Sabine n’avait pas hésité une seule seconde quand elle avait découvert ces deux hommes dans la grange de son grand-père. Elle avait prévenu ce dernier, qui détestait les allemands depuis la guerre de 70 où ils les avaient vu tuer ses vieux parents sans aucun remord, parce qu’ils avaient osé défier leur autorité ! Malgré son vieil âge, il avait suivi sa petite-fille et l’avait aidée à charger les deux français dans la charrette familiale. Ils les avaient ensuite transportés jusque chez lui, une bâtisse datant des années 1790 où il était né et qu’il entretenait avec fierté. Située dans une combe isolée aux abords d’une forêt de sapins, la petite ferme avait belle allure et semblait garder les lieux loin de la guerre qui pourtant grondait sans relâche à quelques heures de là.

Sabine observait les deux hommes alités sur des matelas de paille improvisés par son grand-père. Pour plus de sécurité, il les avait installés dans une cache à proximité de leur habitat dans les bois. Nul ne connaissait son existence, à part Sabine et lui ; c’était une petite grotte qu’il avait découvert un jour où il était allé bûcheronner et dont il avait toujours gardé l’entrée secrète. Celle-ci était dissimulée derrière d’épais buissons épineux qui auraient découragé les plus curieux, mais pas Constant qui avait suivi, le jour de sa découverte, un bien beau lièvre jusque-là. Il savait bien au fond de lui qu’un jour cette cachette lui serait utile !

Tout comme il savait aussi que les boches pouvaient débarquer à tout moment dans sa ferme pour s’octroyer le reste des réserves de nourriture engrangées au cours de l’année. Ils avaient déjà réquisitionné ses chevaux et quasi toutes ses volailles, l’an dernier ! Depuis, ils n’étaient pas revenus ici, trop occupés au front de l’autre côté de la vallée, et à soigner leurs blessés dans le village voisin. Et de toute façon, il n’aurait pas eu grand-chose à leur laisser cette fois à part sa colère…Lui et Sabine vivait chichement : il devait se contenter des produits de leur jardin et des quelques œufs que leur fournissaient leurs deux dernières poules. Ils avaient aussi deux vaches et quelques lapins. Sabine allait régulièrement au village pour offrir ses services de jeune couturière à qui pouvait la payer afin de pouvoir acheter ce qui leur manquait…quand les magasins avaient de quoi vendre…. Les clients étaient de plus en plus rares. Et puis les boches avaient envahi la mairie et on voyait de nombreux soldats blessés revenir du front pour être soignés dans l’hôpital improvisé de la cour du château, avant d’être renvoyés dans les tranchées pour ceux qui le pouvaient…Quant aux soldats français ou britanniques qui étaient faits prisonniers, ils ne faisaient que passer pour être envoyés en Allemagne dans des camps de détention… Sabine n’en savait pas plus sur leur sort.


Ses parents étaient morts dès le début de la guerre lors des premiers bombardements allemands qui avaient déferlés sur son village natal situé à la frontière entre les deux pays ennemis. Elle était absente, cette semaine-là, car elle avait été envoyée par sa mère chez son grand-père, cloué au lit par une mauvaise grippe, pour lui venir en aide à la ferme. Elle n’était plus jamais repartie…La nouvelle du massacre l’avait remplie de haine contre l’ennemi. Son grand-père avait perdu une nouvelle fois sa famille…il ne lui restait que Sabine. Ils trouvèrent la force de vivre encore grâce à leur volonté de prendre soin l’un de l’autre, et à leur colère qui ne pourrait être apaisée tant que les coupables ne seraient pas vaincus. Ils ne pouvaient pas combattre l’ennemi…alors quand Sabine avait découvert les soldats français dans la vieille grange, elle n’avait pas hésité : les secourir étaient de son devoir ! Ce serait sa façon de mener bataille, et celle de Constant également.


Elle veillait sur les inconnus, leur apportait les soins nécessaires et de quoi manger et boire au cours de la nuit pour ne pas être remarquée. L’état du plus jeune s’améliorait de jour en jour. Il avait été le premier a retrouvé ses esprits et avait eu un mouvement de recul en la voyant, se souvenant d’un danger imminent…mais pas de la suite. Le Bottet avait vite été rassuré par le doux visage de Sabine et ses paroles apaisantes. Elle lui avait expliqué qu’elle les avait trouvés tous deux sans connaissance dans la grange et qu’elle et son grand-père les avaient mis à l’abri, ici, car la zone grouillait d’allemands. Il se sut alors qu’ils étaient en territoire occupé, loin des troupes alliés…Croyant se déplacer vers le camp français, ils avaient en fait avancé à l’opposé pour se retrouver du mauvais côté du front ! Ils devraient rester cachés au moins le temps de retrouver les forces nécessaires pour rejoindre la France, ils n'avaient pas le choix.


L’état de santé du deuxième soldat, Paul, était plus préoccupante. Il délirait dans son sommeil, semblait parler à une femme dont il ne se souvenait pas du nom au réveil, ou revivre des scènes de guerre durant lesquels il était très mouvementé. Sa plaie à la tête, son oreille avait été arrachée, avait du mal à cicatriser et s’était même infectée. Il souffrait continuellement de la jambe. Son amnésie partielle persistait. Il n’avait qu’un vague souvenir de cette femme dont il rêvait et dont le visage le hantait. Il ne se souvenait pas non plus de sa vie avant d’être soldat. Tout ce qu’il savait désormais sur lui, c’était ce que le Bottet lui avait rapporté. Il fallut la patience et le savoir-faire de Sabine et Constant pour réussir à le soigner. A la fin du printemps 1915, les deux soldats avaient repris force et courage. Ils ne pouvaient pas rester ici plus longtemps : Constant leur avait dit que les boches rodaient de plus en plus dans les bois et autour de leur bâtisse. Ils étaient venus prendre leurs vaches car la nourriture manquait pour les soldats, peu leur importait qu’elle manque aussi pour la population occupée. Paul et Le Bottet ne voulaient pas mettre en danger davantage leurs sauveurs et décidèrent de repartir en suivant les indications données par Constant qui connaissait les moindres recoins de la région et surtout la direction à prendre pour rejoindre les alliés. Ils savaient tous que c’était risqué, que le trajet serait semé d’embûches, mais il le fallait. Paul et son camarade d’arme voulaient reprendre le combat au côté de tous ses hommes qui défendaient leur patrie. Ils partirent donc avec des réserves de nourriture dans leurs besaces, en se promettant de se revoir quand cette foutue guerre serait terminée.



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Eloïse