Blanche, épisode 4

Mis à jour : juin 27

Pour lire ou relire les 3 premiers épisodes : ICI


Paris, 25 février 1916, il neige.

La ville se recouvrait lentement d’un épais linceul aussi blanc que froid.

Blanche regardait les flocons cotonneux s’accrocher à sa longue cape imperméable et sa besace de facteur. Ses pensées s'égarèrent alors… jusqu'à ce jour où elle avait quitté le manoir, laissant son père seul, pleine d’un nouvel espoir.Quatre mois déjà. Quatre mois pendant lesquels tant de choses avaient changé dans sa vie !

Elle avait rapidement supplié sa tante Jeanne de l’aider à entrer au service des Postes pour remplacer son oncle parti sur le front. Mais celle-ci avait été réticente et Blanche avait dû aider sa tante à tenir la boutique de dentelières dont la clochette de l’entrée tintait de moins en moins souvent… Les clientes habituelles n’avaient plus les pécules nécessaires pour s’offrir de belles dentelles quand bon leur semblait. Elles ne venaient plus que par nécessité lors d’une communion ou d’un baptême le plus souvent… Jeanne ne s’était cependant pas séparé de ses fidèles ouvrières : on se serrait les coudes et on limitait les dépenses autant que possible. On partageait un repas à la fin de la journée et on s’en contentait.


Jusqu’au jour où Louis, un vieux collègue de son mari Jacques, lui apporta la terrible nouvelle peu de temps après Noël. Plus jamais il ne reviendrait, seuls les souvenirs et ses courriers envoyés du front resteraient.

Jeanne n’avait plus goût ni force pour résister aux suppliques de sa nièce, la seule famille qui lui restait maintenant avec son beau-frère. Elle savait au fond d’elle que si elle avait eu une chance même infime de retrouver Jacques pour le serrer ne serait-ce qu’une dernière fois dans ses bras, elle aurait tout tenté, alors pourquoi refuser cet espoir à Blanche désormais ? Sa nièce s’était confiée à elle, en pleurs, elle lui avait révélé son amour secret pour Paul, son espoir de le retrouver qui s’amenuisait au fil du temps et davantage encore depuis la mort de Jacques. Jeanne devait à son tour lui faire confiance et la soutenir dans son projet, elle en avait donc glissé un mot à Louis qui se sentait le devoir de les prendre sous son aile depuis la mort de son ami Jacques.


Début janvier, Louis fatigué par déjà bien des années de distribution de courrier, était venu prendre des nouvelles et apporter quelques provisions ramenées de la campagne où vivait sa sœur, pour les soutenir. Il les informa qu’il allait quitter Paris et rejoindre son village natal dans le Jura où il espérait pouvoir prendre un peu de repos auprès d’elle, tout en l’aidant à tenir sa ferme avec ses nièces et neveux dont le père était porté disparu. Avant de partir, il voulait pouvoir aider une dernière fois Jeanne et Blanche. Comme il connaissait les desseins de cette dernière, il lui proposa de postuler pour son remplacement.


Si des femmes travaillaient déjà au tri depuis 1914, elles pouvaient de plus en plus désormais accéder aussi au statut de facteur. Louis avait parlé avec ses supérieurs de Blanche et la leur avait recommandée.

La réaction de Blanche avait été immédiate : elle avait prise Louis par le cou et l’avait embrassé sur la joue avec un enthousiasme sans pareil, comme si elle était cette petite fille à qui on venait d’offrir la poupée d’une vitrine devant laquelle elle passait chaque jour sans jamais espérer l’avoir. Tout était allé très vite ensuite.


Pendant quelques jours, Louis avait accompagné Blanche dans sa tâche pour lui montrer son parcours et lui donner toutes les recommandations utiles. Il l’avait également présentée à quelques collègues qui étaient chargés d’acheminer le courrier de Paris vers le front Est. L’Est,… Blanche était toujours sans nouvelle de Paul… Elle savait seulement que son régiment avait été envoyé de ce côté-là de la France dès le début de la guerre, à proximité de la Lorraine devenue allemande lors de la guerre de 1870…La guerre, …les hommes ne s’arrêteront donc jamais de se déchirer…


Des hennissements soudains ramenèrent les pensées de Blanche à sa tournée. Les chevaux glissaient sur la neige, ils peinaient à tirer leur charge et les hommes étaient obligés de les dételer pour éviter qu’ils ne se blessent … Il y en avait déjà tant qui avaient été réquisitionnés par l’armée.

Blanche reprit son chemin, devenu quasiment invisible sous la couche de neige. Elle approchait d’un immeuble dans lequel vivaient trois familles de soldats, en particulier celle de Nicolas, un p’tit bonhomme haut comme trois pommes mais vif comme l’éclair. C’était l’unique fils d’Iris. Il guettait toujours avec impatience sa venue, les yeux plein d’un espoir souvent déçu, celui de recevoir des nouvelles de son père. Il allait être heureux aujourd’hui, Blanche avait non pas un mais plusieurs courriers à lui remettre dont une carte qui lui était particulièrement adressée…pour ses 6 ans qui devait être dans quelques jours. Les deux autres étaient pour sa mère, Iris, qui avait trouvé un emploi de munitionnettes pour subvenir à leurs besoins. Blanche avait vite sympathisé avec elle. Iris était courageuse et gardait la tête haute, sa tendresse et sa fragilité apparentes dissimulaient en réalité un fort tempérament. Avec sa chevelure légèrement rousse, elle lui rappelait sa mère qui lui manquait tant…


#Blanche, #texte, #facteur, #guerre, #récit, #épisode3, #premièreguerremondiale, #neigeParis